Sans Papiers Ni Frontières

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Contre les frontières et leurs prisons

Deux textes à (re)lire : Les indésirables et Aux errants

Les indésirables

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Il y a de plus en plus d’indésirables dans le monde. Il y a trop d’hommes et de femmes pour qui cette société n’a prévu qu’un rôle : celui de crever. Morts pour le monde ou pour eux-mêmes, la société ne les désire qu’ainsi.
Sans travail, ils servent à pousser ceux qui en ont un à accepter n’importe quelle humiliation afin de le préserver. Isolés, ils servent à faire croire aux citoyens se prétendant tels qu’ils ont une réelle vie commune (entre les paperasseries de l’autorité et les rayons des marchandises). Immigrés, ils servent à alimenter l’illusion d’avoir des racines chez des prolétaires seuls avec leur néant au bureau, dans le métro ou devant la télévision. Clandestins, ils servent à rappeler que la soumission salariale, n’est pas le pire – il existe aussi le travail forcé et la peur qui serre le ventre à chaque contrôle de routine. Expulsés, ils servent à renforcer, sur tous les réfugiés économiques de l’hécatombe capitaliste, le chantage du bannissement vers une misère sans retour. Prisonniers, ils servent à menacer avec le spectre de la punition ceux qui ne veulent plus de cette misérable existence. Extradés en tant qu’ennemis de l’Etat, ils servent à faire comprendre que dans l’Internationale de la domination et de l’exploitation il n’y a aucun espace pour le mauvais exemple de la révolte.
Pauvres, isolés, étrangers partout, incarcérés, hors-la-loi, bannis : les conditions de ces indésirables sont de plus en plus communes. Commune peut alors devenir la lutte, sur la base du refus d’une vie chaque jour plus précarisée et artificielle. Citoyens ou étrangers, innocents ou coupables, clandestins ou réguliers : ces distinctions des codes étatiques ne nous appartiennent plus. Pourquoi la solidarité devrait-elle respecter ces frontières sociales, alors que les pauvres sont continuellement trimbalés de l’une à l’autre ?

Nous ne sommes pas solidaires de la misère, mais de la vigueur avec laquelle les hommes et les femmes ne la supportent pas.

Le rêve d’un parchemin

Dans les profondeurs du fleuve où l’histoire s’écoule, un rêve semble avoir résisté à l’usure du temps et à la chaîne implacable des générations. Regardez le parchemin jauni de ce code de la Renaissance, regardez sur la page ces xylographies qui nous ramènent à la jeunesse d’un millénaire tout juste expiré. Vous verrez les ânes chevaucher des cardinaux et les affamés de toujours se noyer joyeux dans la nourriture, vous verrez les couronnes piétinées, vous verrez la fin du monde ou — mieux encore — le monde à l’envers. Le voici donc ce rêve, le voici nu qui se raconte dans une gravure vieille de cinq cent ans : tuer le monde pour pouvoir le saisir, le voler à Dieu pour se l’approprier et le façonner enfin de propres mains. Les époques lui ont ensuite prêté des vêtements aux coupes toujours différentes. Il s’est habillé en paysan pendant les insurrections du Moyen Âge et en blouson noir en Mai 68, en ouvrier italien lors des occupations d’usines et en tisseur anglais aux temps où les premiers métiers industriels étaient furieusement détruits à coups de masse. Le désir de renverser le monde est réapparu chaque fois que les exploités ont su saisir les fils qui les lient entre eux, les fils qui sont noués et brisés par les différentes formes de l’exploitation. Ce sont ces formes, en effet, qui en quelque sorte  » organisent  » les pauvres : elles les concentrent dans les usines ou dans les quartiers, dans les ghettos métropolitains ou devant le même bureau de chômage, en leur imposant des conditions de vie similaires et des problèmes similaires à résoudre tous les jours. Arrêtons-nous un instant, creusons le fond de nos mémoire et faisons appel aux contes de nos pères. L’usine dans le brouillard ou la sueur des champs brûlés par le soleil, le tourment d’une occupation coloniale qui t’arrache les fruits de la terre ou le rythme chaque jour plus infernal d’une presse qui, dans n’importe quel Etat  » communiste « , te promet — pour un lendemain qui n’arrive jamais — de te délivrer de l’exploitation. Nous pouvons associer à chacune de ces images de notre passé les différentes unions des exploités et, donc, les bases concrètes des luttes avec lesquelles ceux-ci ont essayé de renverser le monde et de supprimer l’exploitation.

Maintenant que nous, fils des mémoires et des révoltes si différentes, nous nous retrouvons côte à côte, quel est-il le fil qui nous unit ? Qu’est-ce que nous a amenés ici du Maghreb ou de l’Est, d’Asie ou du cœur de l’Afrique ? Pourquoi même celui qui a toujours habité ici ne reconnaît plus cette terre, pourquoi la trouve-t-il si différente de celle de sa mémoire ?

Une planète défigurée

Si nous lisons avec attention l’histoire de ces trente dernières années, nous pouvons entrevoir une ligne de développement, une série de modifications qui ont bouleversé la planète. Cette situation nouvelle est définie communément par le terme de  » mondialisation « . Il ne s’agit pas de données définitivement acquises, mais de changements qui sont toujours en cours — avec des rythmes et des particularités propres à chaque pays — et qui nous permettent de tenter quelques prévisions. Brisons tout de même, d’abord, un lieu commun sur la « mondialisation ». Le capital a toujours cherché à l’échelle planétaire des marchés à conquérir et une force de travail à exploiter au prix le plus bas, ce n’est donc pas une nouveauté. Ce qui est nouveau, par contre, ce sont les instruments pour le faire : grâce au développement de la technologie, le capital peut réaliser cette tendance avec une vitesse et des conséquences inimaginables il y a encore quelques années. Il n’existe donc pas un point de rupture entre le vieux capitalisme et l’actuel, tout comme il n’a jamais existé un  » bon  » capitalisme qui se développe sur des bases nationales et auquel il faudrait revenir — comme le laissent croire, au contraire, les nombreux adversaires du  » néolibéralisme « . De 1973 (date qui marque conventionnellement le début de l’ère informatique) jusqu’à aujourd’hui, le capital n’a jamais changé de nature, il n’est pas devenu plus  » méchant « . Il a tout simplement quelques armes de plus, mais tellement puissantes qu’elles ont défiguré la planète. Pour une facilité d’analyse, nous lirons ce processus à travers les changements qu’ont subi trois zones géographiques différentes : les pays des anciennes colonies, les pays affranchis des régimes dits communistes et ceux d’Occident.

Les enfants non désirés du capital

Comme il est connu, avec l’acquisition de l’indépendance, les anciennes colonies n’ont nullement rompu les rapports avec leurs colonisateurs ; dans la plupart des cas, au contraire, elles les ont simplement modernisés, non sans divers sursauts. Si l’ancienne exploitation coloniale visait surtout à l’accaparement de matières premières à bas prix qui étaient utilisées en Occident, à partir d’un certain moment des phases entières de la production industrielle ont été implantées dans les pays les plus pauvres, en profitant du coût très bas du travail. Tellement bas qu’il couvrait les frais de transport des matières premières, des machines, des objets finis ainsi que le prix des financements des régimes locaux, garants de l’ordre public et du bon déroulement de la production. Pendant de longues années, les capitaux occidentaux ont envahi ces pays, en modifiant profondément leur tissu social. Les anciennes structures paysannes ont été détruites pour faire place à l’industrialisation, les liens communautaires brisés, les femmes prolétarisées. Une immense quantité de main-d’œuvre arrachée à la terre, s’est retrouvée — exactement comme en Europe au siècle dernier — perdue dans les bidonvilles à la recherche d’un travail. Cette situation trouvait sa brutale stabilité tant que les usines manufacturières implantées par les occidentaux ont pu embaucher une partie conséquente des bras à vendre. Mais à un moment, ces usines ont commencé à fermer. Là-haut, au Nord, quelque chose avait changé : la force de travail était devenue à nouveau concurrentielle avec celle du Sud. Il y restait, une fois les usines fermées, ces nouveaux prolétaires, nombreux et inutiles.

À l’Est, la situation n’est pas meilleure. Les régimes soi-disant communistes ont laissé derrière eux le désert, l’appareil productif — énorme et obsolète — est resté en héritage aux vieux bureaucrates et aux capitaux occidentaux. Ainsi, les fils et les petits-fils de ces exploités — qui, outre l’esclavage hebdomadaire du travail salarié, ont dû subir aussi la rhétorique dominicale des « cuisinières au pouvoir » et de l’internationalisme prolétarien — se sont retrouvés au chômage : toute restructuration industrielle, on le sait, exige des licenciements. Comme cela avait déjà été le cas avec les anciennes colonies, chaque pays occidental s’est partagé ses zones d’influence économique et politique dans les domaines de l’ex Pacte de Varsovie, en y transférant la partie de sa production qui avait le plus besoin de main-d’œuvre. Mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans la mer, le nombre de pauvres devenus inutiles à leurs maîtres étant gigantesque. À l’Est comme au Sud, le chantage de la dette exercé par le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale a accéléré de manière décisive ces processus.

C’est ainsi que, du Sud et de l’Est, commence la longue marche de ces enfants non désirés du capital, de ces indésirables. Mais pour ceux qui restent chez eux, le sort n’est pas meilleur. Les conflits sociaux provoqués par des changements aussi énormes que soudains sont intégrés dans les discours ethniques et religieux — des guerres nouvelles et toujours plus sanglantes sont au coin de la rue. Pour ceux qui choisissent la voie de l’émigration, toute comme pour ceux qui restent, les seules certitudes sont la misère et la dépossession. Tout regret est vain.

Jusqu’à hier

Entre-temps, que s’est-il passé en Occident ? Moins brutal, le changement a été parallèle à celui du reste du monde. Les grands appareils industriels qui embauchaient une partie consistante des pauvres et qui ont longtemps déterminé la physionomie des villes — donc la mentalité, la façon de vivre et celle de se révolter des exploités — ont disparu. En partie, parce que transférés, nous l’avons vu, dans les pays les plus pauvres ; en partie parce qu’il a été possible de les morceler et de les répartir différemment sur le territoire. Grâce au développement de la technologie, non seulement les cycles productifs ont été progressivement automatisés, mais ils sont devenus aussi plus adaptés au chaos intrinsèque du marché. Autrefois, le capital avait besoin de travailleurs possédant le savoir et la compétence nécessaires pour maîtriser, de manière plus ou moins autonome, un fragment du cycle de production ; donc de travailleurs qui restaient une vie entière dans la même usine en train d’exécuter les mêmes tâches. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les connaissances demandées sont de plus en plus réduites et interchangeables, il n’existe plus d’accumulation de savoir, chaque travail étant identique aux autres. Le vieux mythe du plein emploi est remplacé par l’idéologie de la flexibilité, c’est-à-dire par la précarité et le démantèlement des anciennes garanties : il faut s’adapter à tout, même aux contrats hebdomadaires, à l’économie clandestine ou à l’expulsion définitive du contexte productif. Ces changements sont communs à tout l’Occident, mais dans certains endroits ils ont été si rapides et si radicaux que le coût global du travail est devenu concurrentiel avec celui du Sud et de l’Est du monde. C’est ainsi que ce sont réalisés, d’un côté, le retour des capitaux ayant déstabilisé l’économie des pays le plus pauvres — avec comme conséquences des guerres et des migrations — et, de l’autre, la dégradation des conditions matérielles des exploités occidentaux.

Les révoltes à venir

Il est clair que le changement en Occident, bien que violent, est atténué en partie par ce qui reste du vieil Etat  » social  » et, surtout, par le fait qu’un bon nombre de précarisés sont les fils des vieux prolétaires et  » jouissent  » donc indirectement, à travers leurs familles, des anciennes garanties. Il suffira pourtant de laisser passer encore une génération et la précarité deviendra la condition sociale la plus généralisée. C’est ainsi que nous, fils du vieux monde industriel, serons économiquement toujours plus inutiles, unis de fait à la multitude d’indésirables qui débarquent sur nos côtes. Avec le passage des années et l’achèvement de cette tendance, perdront leur sens tous les mouvements qui essaient d’apporter un soutien extérieur à une partie circonscrite des exploités (immigrés, chômeurs, précaires, etc.). Les conditions d’exploitation seront pour tous similaires, ouvrant ainsi les portes à des luttes réellement communes. Le voici enfin le fil qui nous lie tous, pauvres de mille pays, héritiers d’histoires si différentes : le capital lui-même a unifié dans la misère les familles perdues de l’espèce humaine. La vie qui se dessine à l’horizon sera vécue sous le signe de la précarité. Aménagées avec soin par l’évolution de l’exploitation, voilà les bases matérielles modernes pour les anciens rêve de liberté, voilà le lieu des prochaines révoltes.

L’hydre à deux têtes

Au sein des démocrates radicaux et du  » peuple de gauche « , beaucoup attribuent désormais à l’Etat un rôle purement décoratif dans les décisions prises sur nos têtes. On définit, en somme, une hiérarchie mondiale dont le sommet est représenté par les grandes puissances financières et les multinationales, et dont la base est constituée par les Etats nationaux ; ceux-ci deviendraient de plus en plus des valets, simples exécutants de décisions sans appel.

Tout cela conduit à une illusion qui est déjà porteuse des pires conséquences. Nombreux, en effet, sont ceux qui essaient d’imposer un tournant réformiste et en quelque sorte nostalgique aux luttes qui se développent un peu partout contre les aspects particuliers de la  » mondialisation  » : la défense du  » bon  » vieux capitalisme national et, parallèlement, celle du vieux modèle d’intervention de l’Etat dans l’économie. Personne ne remarque, pourtant, que les théories ultra-libérales à la mode ces temps-ci et celles keynésiennes, à la mode il y quelques années encore, proposent simplement deux formes différentes d’exploitation.

Certes, on ne peut pas nier, en l’état actuel des choses, que toute notre vie soit déterminée en fonction des nécessités économiques globales, mais cela ne signifie nullement que la politique ait perdu sa nocivité. Penser l’Etat comme une entité désormais fictive, ou exclusivement comme le régulateur des conflit sociaux (magistrature et police, pour ainsi dire), est limitatif. L’Etat, parmi les capitalistes, est celui qui assure des fonctions vitales pour tous les autres. Néanmoins, sa bureaucratie, liée mais pas subordonnée aux cadres des entreprises, tend avant tout à reproduire son propre pouvoir.

L’Etat, en préparant le terrain au capital, se développe lui-même. Ce sont les structures étatiques qui permettent l’abattement progressif des barrières du temps et de l’espace — condition essentielle pour la nouvelle forme de domination capitaliste —, en fournissant les territoires, les fonds et la recherche. La possibilité de faire circuler toujours plus rapidement les marchandises, par exemple, est garantie par les autoroutes, les voies aériennes et maritimes, le réseau du TGV : sans ces structures, organisées par les Etats, la  » mondialisation  » ne serait même pas concevable. De la même manière, les réseaux informatiques ne sont rien d’autre qu’un emploi différent des vieux câbles téléphoniques : toute innovation dans ce secteur (communication par satellite, fibres optiques, etc.) est assurée, encore une fois, par les appareils étatiques. C’est de cette façon, donc, que l’autre nécessité de l’économie planétarisée (la circulation des données et des capitaux en quelques instants) est satisfaite. Même du point de vue de la recherche et des avancements technologiques, les Etats jouent un rôle central. Du nucléaire à la cybernétique, des études sur les nouveaux matériaux au génie génétique, de l’électronique aux télécommunications, le développement de la puissance technique est lié à la fusion des appareils industriel, scientifique et militaire.

Comme tout le monde le sait, le capital, de temps en temps, a besoin de se restructurer, c’est-à-dire de changer les implantations, les rythmes, les qualification et donc les rapports entre les travailleurs. Souvent ces changements sont tellement radicaux (licenciements de masse, cadences infernales, réduction brutale des garanties, etc.) qu’ils mettent en crise la stabilité sociale, au point de rendre nécessaires des interventions de type politique. Parfois les tensions sociales sont tellement fortes, la police syndicale si impuissante et les restructurations si urgentes, que les Etats ne trouvent pas d’autres solutions que la guerre.

À travers cette voie, non seulement on détourne la rage sociale vers des faux ennemis (les Autres au sens ethnique ou religieux, par exemple), mais on relance l’économie : la militarisation du travail, les commissions d’armements et la baisse des salaires font rentabiliser au maximum les restes du vieux système industriel, tandis que les destructions généralisées cèdent leur place à un appareil productif plus moderne et aux investissements étrangers. Pour les indésirables — les exploités inquiets et en surnombre — l’intervention sociale devient plus expéditive : l’extermination.

L’une des caractéristiques de cette époque est le flux de plus en plus massif de migrants vers les métropoles occidentales. Les politiques de l’immigration — l’alternance d’ouverture et de fermeture des frontières — ne sont pas déterminées par le degré de sensibilité des gouvernants, mais découlent des tentatives de faire face à une situation toujours plus difficile à gérer, et d’en tirer profit. D’une part, il n’est pas possible de fermer hermétiquement les frontières, d’autre part un petit pourcentage d’immigrés est utile — surtout si clandestins et donc corvéables à merci — puisqu’il représente une bonne réserve de force de travail à bas prix. En même temps la clandestinité de masse provoque des conflits sociaux difficilement contrôlables. Les gouvernements doivent naviguer entre ces nécessités, le bon fonctionnement de la machine économique en dépend.

Tout comme le marché mondial unifie les conditions d’exploitation sans pour autant éliminer la concurrence entre capitalistes, de même il existe une puissance pluriétatique qui coordonne les projets de domination sans effacer la compétition politique et militaire entre les différents gouvernements. Les accords économiques et financiers, les lois sur la flexibilité du travail, le rôle des syndicats, la coordination des armées et des polices, la gestion écologique des nuisances, la répression de la dissidence — tout cela est défini au niveau international. La mise en pratique de ces décisions revient néanmoins à chaque Etat, qui doit se révéler à la hauteur. Le corps de cette Hydre sont les structures technobureaucratiques. Non seulement les exigences du marché se fondent avec celles du contrôle social, mais elles utilisent les mêmes réseaux. Par exemple, les systèmes bancaire, médical, policier et d’assurance s’échangent continuellement leurs données. L’omniprésence des cartes magnétiques réalise un fichage généralisé des goûts, des achats, des déplacements, des habitudes. Tout cela sous les yeux des caméras de surveillance toujours plus diffuses, et parmi des téléphones portables qui assurent la version virtuelle et elle-même fichée d’une communication sociale qui n’existe plus.

Néolibéralisme ou pas, l’intervention de l’Etat sur le territoire et dans nos vies est chaque jours plus totalitaire, sans pour autant être séparée de l’ensemble des structures de production, distribution et reproduction du capital. La hiérarchie présumée entre le pouvoir des multinationales et celui des Etats, de fait, n’existe pas, car ils opèrent en symbiose mutuelle pour cette puissance inorganique qui est en train de mener une seule guerre : celle contre l’autonomie des hommes et contre la vie sur Terre.

Le nom des assassins

Depuis le jour de leur ouverture, une longue série de révoltes a caractérisé la vie des centres de rétention [centri di permanenza temporanea] pour immigrés clandestins. Dans ces structures, les étrangers en attente d’expulsion sont enfermés dans des conditions de vie inhumaines. Il est difficile de parler de ce sujet, en particulier après la trop longue série de morts tués au cours des révoltes, sans risquer de tomber dans des bavardages mesquins en vogue parmi les organisations -plus ou moins gouvernementales, peu importe- si expertes dans l’instrumentalisation du sang. Il ne nous intéresse pas de vous inviter à l’émotion ou à la supplique collective pour fermer ces taules. La mort de ces étrangers côtoie l’assassinat d’autres millions d’exploités, hommes et femmes qui sont tués par les guerres, le travail, la destruction du territoire, la prison ou, de manière plus expéditive, par un coup de pistolet de la police. Cessons de croire ceux qui disent qu’il s’agit d’incidents de parcours ou d’abus de sanglants : il s’agit de routine, toutes les victimes de cet abattoir global sont à mettre au compte du capital et des Etats. Au piétisme sot, aux apéritifs chrétiens à base de larmes, à ceux qui voudraient voir les immigrés hors des « Lager » tant qu’ils sont tranquilles et en prison seulement lorsqu’ils sont coupables, à ceux qui voudraient un monde plus ou moins comme celui-là mais un peu plus « humain », à ceux qui rêvent d’un capital moins sanglant ou à ceux qui exploitent ces épisodes pour élargir leur propre chapelle « révolutionnaire » -en somme à ceux qui prêchent la solidarité dans l’oppression, nous préférons opposer la complicité dans la révolte. Aucune lutte ne peut être séparée des autres, parce que chaque réalisation de la domination est profondément liée aux autres. Il est certes important de fermer les centres de rétention, mais le demander aux Etats veut simplement dire les pousser à trouver des formes de contrôle et de répression plus efficaces et moins visibles. De plus, penser ces centres comme étant de simples structures physiques signifie cacher toutes ces artères qui en permettent l’existence : de la Croix Rouge qui les cogère aux entreprises qui les construisent et aux fournisseurs des produits alimentaires, tous font partie des centres de rétention, et eux aussi sont des assassins.


Gli indesiderabili/Les indésirables, huit pages paru en italien et français, numéro unique, Pantagruel (Pont St Martin-AO) & Sans Patrie (Paris), mars 2000.

Anonyme

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Aux Errants

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« Nous avons demandé de la main d’oeuvre, nous avons eu des hommes. »
Max Frisch

Personne n’émigre pour le plaisir — c’est une vérité très simple que beaucoup veulent cacher. Si une personne laisse de bon gré sa terre et les siens, on ne l’appelle pas un migrant mais un touriste ou un voyageur. La migration, c’est un déplacement forcé, c’est errer à la recherche de meilleures conditions de vie.

Il y a actuellement 150 millions d’étrangers dans le monde à cause de guerres, coups d’Etat, catastrophes écologiques, famines ou simplement le fonctionnement normal de la production industrielle (destruction des campagnes et des forêts, licenciements de masse, etc). Tous ces facteurs composent une mosaïque d’oppression et de misère dans laquelle les effets de l’exploitation deviennent eux-mêmes des causes de souffrance et de déracinement, dans une spirale infinie qui rend hypocrite toute distinction entre “évacués”, “migrants”, “exilés”, “demandeurs d’asile”, “réfugiés”, “survivants”. Pensons à quel point les soi-disantes urgences écologiques (pénurie en eau, désertification, stérilité des champs) sont sociales : l’explosion d’une raffinerie de pétrole, unie à la destruction de toute autonomie locale sur laquelle elle a été construite, peut parfois changer le sort d’une population entière.

Contrairement à ce que voudrait nous faire croire la propagande raciste, l’immigration implique seulement pour 17% le Nord riche et concerne tous les continents (en particulier l’Asie et l’Afrique) ; ce qui signifie que pour chaque pays pauvre il y en a un encore plus pauvre d’où fuient des migrants. La mobilisation totale imposée par l’économie et les Etats est un phénomène planétaire, une guerre civile non déclarée et sans frontière : des millions d’exploités errent dans l’enfer du paradis marchand, ballottés de frontières en frontières, enfermés dans des camps de réfugiés encerclés par la police et l’armée et gérés par les organisations dites de charité — complices dans les tragédies dont elles ne dénoncent pas les causes réelles dans le seul but de profiter des conséquences — entassés dans les “zones d’attentes” des aéroports ou dans les stades, enfermés dans des camps appelés “centri di permanenza temporanea”, et enfin emballés et expulsés dans l’indifférence la plus totale. À de nombreux égards, on peut dire que ces indésirables représentent notre réalité, et c’est aussi pour ça qu’ils nous effraient. L’immigré nous fait peur parce que nous voyons le reflet de notre misère dans la sienne, parce que dans son errance nous reconnaissons notre condition quotidienne : des individus de plus en plus étrangers dans ce monde et à eux-mêmes.

Le déracinement est la condition la plus répandue dans la société actuelle, et pour ainsi dire son “centre”, et non pas une menace venue d’un mystérieux et terrifiant Ailleurs. C’est seulement en regardant mieux notre vie quotidienne que nous pouvons comprendre en quoi la condition des immigrés nous concerne tous. Mais nous devons d’abord définir un concept central, le concept de clandestin.

La création du clandestin, la création de l’ennemi

« […] Qu’êtes-vous ? […] Vous n ’êtes pas du château, vous n’ êtes pas du village, vous n’êtes rien. Et pourtant, vous êtes quelque chose, malheureusement, vous êtes un étranger, un qui est toujours de trop et toujours entre nos jambes, un qui provoque beaucoup de soucis, […] dont on ne sait pas les intentions. »
F. Kafka

Le “clandestin” est tout simplement un immigré qui n’a pas de papiers en règle. Et, bien sûr, pas par plaisir du risque et de l’illégalité, mais parce que dans la plupart des cas, pour avoir ces papiers, il devrait fournir des garanties qui ne feraient pas de lui un migrant, mais un touriste ou un étudiant étranger. Si ces critères étaient appliqués à tous, on serait jetés à la mer par millions. Quel chômeur italien, par exemple, pourrait fournir la garantie d’un revenu légal ? Comment feraient tous les précaires d’ici qui travaillent par l’intermédiaire d’agences d’intérim, dont les contrats ne sont pas reconnus aux immigrés pour le permis de séjour ? Et y a-t-il tant d’italiens qui vivent dans un appartement de 60 mètres carrés avec deux autres personnes maximum ? Lisons-les, les différents décrets (de droite ou de gauche) sur l’immigration, on comprendra alors que la clandestinisation des immigrés est un projet précis des Etats. Pourquoi ?

A un étranger, on peut plus facilement faire du chantage, lui faire accepter, en le menaçant d’expulsion, des conditions de travail et d’existence plus odieuses (précarité, déplacements continus, logements de fortune, etc.). Et cette menace existe aussi pour ceux qui ont le permis de séjour, mais qui savent très bien à quel point il est facile de le perdre quand on n’est pas complaisant avec le patron ou les agents de police. Grâce à la menace des gendarmes, les patrons se procurent des salariés dociles, ou plutôt, de véritables travailleurs forcés.

Même les partis de la droite la plus réactionnaire et xénophobe savent très bien qu’une fermeture hermétique des frontières est non seulement techniquement impossible, mais aussi désavantageuse. Selon les Nations Unies, l’Italie devrait, pour maintenir l’actuel “équilibre entre population active et inactive”, “accueillir”, d’ici à 2025, un quota cinq fois supérieur à celui actuellement établi par an. En effet, la Confindustria suggère sans cesse de doubler le quota fixé jusqu’à maintenant.

La concession ou le refus de permis annuels et saisonniers détermine une hiérarchie sociale précise entre les pauvres. La distinction entre rapatriement forcé immédiat et expulsion (c’est à dire l’obligation, pour l’immigré irrégulier, de se présenter à la frontière pour être renvoyé à la maison) permet de choisir — sur la base de critères ethniques, des accords économico-politiques avec les gouvernements des pays d’où vient l’immigré et des besoins du marché du travail — ceux à clandestiniser et ceux à éloigner tout de suite. En effet, les autorités savent très bien que personne ne se présentera spontanément à la frontière pour se faire expulser ; certainement pas ceux qui ont dépensé tout ce qu’ils avaient — et parfois même plus — pour se payer le voyage. Les chefs d’entreprise définissent les caractéristiques des marchandises qu’ils achètent (l’immigré est une marchandise, comme nous tous d’ailleurs), l’Etat rassemble les données, la police exécute les ordres.

L’alarme donnée par les politiques et les mass media, les proclamations anti-immigration créent des Ennemis imaginaires, pour pousser les exploités d’ici à décharger sur un commode bouc émissaire les tensions sociales grandissantes et pour les rassurer, en leur faisant admirer le spectacle de pauvres encore plus précaires et victimes de chantage qu’eux ; et enfin, pour qu’ils se sentent membres d’un fantôme appelé Nation. En faisant de l’irrégularité — qu’ils créent eux-mêmes — un synonyme de délinquance et de danger, les Etats justifient un contrôle policier et une criminalisation des conflits de classe de plus en plus latents. C’est dans ce contexte qu’agit la manipulation du consensus après le 11 septembre, résumée dans l’ignoble slogan “clandestins=terroristes”, qui unit, si on le lit dans les deux sens, la paranoïa raciste à la demande de répression envers l’ennemi interne (1e rebelle, le subversif).

Ils hurlent, à gauche comme à droite, contre le racket qui organise le voyage des clandestins (décrit par les mass media comme une invasion, un fléau, l’arrivée d’une armée) alors que ce sont leurs lois qui le favorisent. Ils hurlent contre le “crime organisé” qui exploite énormément d’immigrés (fait exact mais partiel), alors que ce sont eux qui leur fournissent la matière première désespérée et prête à tout. Etat et mafia, dans leur symbiose historique sont unis par le même principe libéral : les affaires sont les affaires.

Le racisme, instrument d’exigences économiques et politiques, réussit à se répandre dans un contexte de massification et d’isolement généralisés, quand l’insécurité crée des peurs opportunément manipulables. Ça ne sert pas à grand chose de condamner moralement ou culturellement le racisme, car ce n’est pas une opinion ou un “argument”, mais une misère psychologique, une “peste émotionnelle”. C’est dans les conditions sociales actuelles qu’il faut chercher les explications de son expansion et, en même temps, les forces pour le combattre.

L’accueil d’un camp de concentration

Définir camps de concentration les Centri di Permanenza Temporanea pour immigrés en attente d’expulsion — centres introduits en Italie en 1998 par le gouvernement de gauche avec la loi Turco-Napolitano — ce n’est pas de la rhétorique, comme pensent au fond beaucoup de ceux qui utilisent cette expression. Il s’agit d’une définition stricte. Les camps nazis étaient des camps de concentration où étaient enfermes des individus que la police considérait, même en absence de conduite pénalement condamnable, dangereux pour la sécurité de l’Etat. Cette mesure préventive — définie “détention protectrice” — consistait à retirer tous les droits civils et politiques à certains citoyens. Qu’ils soient réfugiés, juifs, tziganes, homosexuels ou subversifs, il revenait à la police, après des mois ou des années, de décider de leur devenir. Les camps n’étaient donc pas des prisons où on purgeait une peine pour un délit, ni une extension du droit pénal. Il s’agissait de camps dans lesquels la norme établissait l’exception ; c’est à dire une exception légale à la légalité. Un camp ne dépend donc pas du nombre d’incarcérés ni de celui des assassins (entre 1935 et 1937, avant la déportation des juifs, il y avait 7500 incarcérés en Allemagne), mais de sa nature politique et juridique.

Les immigrés finissent aujourd’hui dans les centres, indépendamment d’éventuels délits, sans aucune procédure pénale : leur incarcération décidée par le questore, est une simple mesure de police. Exactement comme en 1940 sous le régime de Vichy, quand les préfets pouvaient faire enfermer les individus “dangereux pour la défense nationale et la sécurité publique” ou bien “les étrangers en surnombre par rapport à l’économie nationale”. On peut se rappeler la détention administrative en Algérie française, en Afrique du sud de l’apartheid ou les actuels ghettos pour palestiniens créés par l’Etat d’Israël.

Ce n’est pas un hasard si, au sujet des conditions infâmes des centres pour immigrés, les bons démocrates ne font pas appel au respect d’une quelconque loi, mais des droits humains — dernière chance pour des femmes et des hommes à qui il ne reste que l’appartenance à l’espèce humaine. On ne peut pas les intégrer en tant que citoyens, alors on fait semblant de les intégrer en tant qu’humains. L’égalité abstraite des principes masque partout les réelles inégalités.

Un nouveau déracinement

« Les immigrés qui débarquaient pour la première fois à Battery Park ne tardaient pas à se rendre compte que ce qu ’on leur avait raconté de la merveilleuse Amérique n’était pas du tout exact : la terre appartenait peut-être à tous, mais ceux qui étaient arrivés en premiers s’étaient amplement servis, et il ne leur restait plus qu’à s’entasser à dix dans les taudis sans fenêtre du Lower East Side et travailler quinze heures par jour. Les dindes ne tombaient pas déjà rôties dans les assiettes et les rues de New York n’étaient pas en or En fait bien souvent elle n’étaient pas pavées du tout. Et ils comprenaient alors que c’était justement pour les leur faire paver qu’on les avait fait venir. Et pour creuser des tunnels et des canaux, construire des rues, des ponts des grandes digues, des chemins de fer, défricher des forêts, exploiter des mines et des carrières, fabriquer des voitures et des cigares, des carabines et des vêtements, des chaussures, des chewing gums, du corned-beef et des savonnettes, et construire des gratte–ciels encore plus grands que ceux qu’ils avaient découverts en arrivant. »
Georges Perec

Si on fait quelques pas en arrière, il s’avère évident que le déracinement est un moment essentiel du développement de la domination étatique et capitaliste. Au début de cette domination, la production industrielle a arraché les exploités des campagnes et des villages pour les concentrer dans les villes. L’ancien savoir-faire des paysans et des artisans a été ainsi remplacé par l’activité forcée et répétitive de l’usine — activité impossible à contrôler, dans ses instruments et sa finalité, par les nouveaux prolétaires. Les fils aînés de l’industrialisation ont donc perdu au même moment leurs anciens lieux de vie et leurs connaissances antiques, celles qui leur permettaient de se procurer de manière autonome une bonne part de leurs moyens de subsistance. De plus, en imposant à des millions de femmes et d’hommes les mêmes conditions de vie (mêmes lieux, mêmes problèmes, même savoir), le capitalisme en a unifié les luttes, leur a fait retrouver des nouveaux frères pour combattre contre cette vie insupportable. Le vingtième siècle a marqué l’apogée de cette concentration productive étatique — dont les emblèmes étaient l’usine-quartier et les camps de concentration — et aussi l’apogée des luttes sociales les plus radicales pour sa démolition.

Lors des vingt dernières années, grâce aux innovations technologiques, le capital a remplacé la vieille usine par des nouveaux centres de production de plus en plus petits et délocalisés sur le territoire, désagrégeant aussi le tissu social à l’intérieur duquel ces luttes avaient grandi, et en déterminant ainsi un nouveau déracinement.

Ce n’est pas tout. La restructuration technologique a accéléré et facilité les échanges, en ouvrant le monde entier à la concurrence la plus féroce, en ruinant les économies et les modes de vie de pays entiers. En Afrique, en Asie, en Amérique Latine, la fermeture de nombreuses usines, les licenciements de masse, dans un contexte social détruit par le colonialisme, de la déportation des habitants des villages aux bidonvilles, des champs aux chaînes de montage, ont produit une foule de pauvres devenus inutiles à leurs patrons, des enfants indésirés du capitalisme. Si on ajoute la chute des pays soi-disant communistes et le racket des dettes organisé par le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale, on obtient une carte assez précise des migrations, des guerres ethniques et religieuses. Ce qu’on appelle aujourd’hui “flexibilité” et “précarité” est la conséquence de tout cela : un autre progrès dans la soumission aux machines, une augmentation de la compétition, une aggravation des conditions matérielles (contrats, santé, etc.). Nous en connaissons déjà la raison : le capitalisme a démantelé les “communautés” qu’il avait lui-même créées. Il serait de toute façon partiel de concevoir la précarité seulement au sens économique, c’est à dire absence d’un travail fixe et fierté du propre métier. Celle-ci est un isolement dans la massification, c’est à dire un conformisme fanatique sans espaces communs. Dans l’angoissant vide de sens et de prospectives, le besoin insatisfait de communauté revient, mystifié, sous forme de vieilles oppositions nationalistes, ethniques ou religieuses, une tragique reproposition d’identité collective là où s’est évanouie toute réciprocité réelle entre les individus. Et c’est justement dans ce vide que s’installe le discours intégriste, fausse promesse d’une communauté qui s’est rachetée.

Guerre civile

Tout ceci nous amène de plus en plus vers un scénario de guerre civile permanente, sans faire de distinctions entre “temps de paix” et “temps de guerre”. Le conflit n’est plus déclaré — comme l’a démontré l’intervention militaire dans les Balkans — mais simplement géré en garantissant le maintien de l’Ordre Mondial. Ce conflit sans trêve touche toute la société et les individus eux-mêmes. Les espaces communs de dialogue et de lutte sont remplacés par l’adhésion aux modèles marchands : les pauvres se font la guerre pour le sweat ou la casquette à la mode. Les individus se sentent de plus en plus insignifiants, et donc prêts à se sacrifier pour le premier leader nationaliste ou pour un bout de drapeau. Maltraités chaque jour par l’Etat, les voici à défendre avec zèle une quelconque Padania (désolée et polluée, avec des usines et des centres commerciaux partout — est-ce donc ça l’enviable “terre des ancêtres” ?). Attachés à ce mirage de propriété qui leur reste, ils ont peur de se montrer tels qu’ils sont : des engrenages interchangeables d’une Mégamachine, qui ont besoin de psycholeptiques pour tenir jusqu’au soir, de plus en plus envieux envers quiconque ayant seulement un peu l’air plus heureux qu’eux. A une rationalité de plus en plus froide, abstraite et calculatrice, correspond des pulsions de plus en plus brutales et inavouées. Alors, quoi de mieux qu’une personne différente de peau ou de religion pour décharger sa rancœur ? Comme disait un mozambicain, les “gens ont pris la guerre à l’intérieur d’eux”. Certaines conditions externes suffisent pour faire tout exploser comme en Bosnie. Et ces conditions, on nous les sert avec soin. A l’universalisme capitaliste s’oppose, dans un tragique jeu de miroirs, le particularisme ethnique. Sous l’ordre institutionnel, avec ses espaces de plus en plus anonymes et surveillés, se prépare l’implosion des rapports humains. On dirait les mêmes sables mouvants d’où a surgit, dans les années trente, l’homme totalitaire.

Deux issues possibles

Pourquoi avons nous jusqu’ici parlé d’immigration et de racisme, étant donné que nous ne sommes pas directement concernés par le problème de l’errance et de l’expulsion ? Le capitalisme rapproche de plus en plus nos vies à la précarité et à l’impossibilité de décider de notre présent et de notre futur ; c’est pour cela que nous nous sentons frères, dans les faits, des exploités qui débarquent sur les côtes de ce pays.

Face au sentiment de dépouillement que des millions d’individus éprouvent envers un impérialisme marchand qui les oblige tous à rêver le même rêve sans vie, aucun appel au dialogue et à l’intégration démocratique n’est possible. Quoiqu’en disent les antiracistes démocratiques, il est trop tard pour les leçons d’éducation civique. Quand ils poussent partout — des bidonvilles de Caracas aux banlieues de Paris, des territoires palestiniens aux centres et stades où sont enfermés les clandestins — les camps où on assigne la misère ; quand l’état d’exception — c’est à dire la suspension juridique de tout droit — devient la norme ; quand on laisse littéralement pourrir des millions d’êtres humains dans les réserves du paradis capitaliste ; quand on militarise et blinde des quartiers entiers (Gênes, ça vous dit quelque chose ?), parler d’intégration est une énorme plaisanterie. A ces conditions de désespoir et de peur, à cette guerre civile planétaire, il n’y a que deux issues possibles : l’affrontement fratricide (religieux et de clan dans toutes ses variantes possibles), ou la tempête sociale de la guerre de classe.

Le racisme est la tombe de toutes les luttes des exploités contre les exploiteurs, c’est la dernière carte — la plus sale — jouée par ceux qui voudraient nous voir nous massacrer entre nous. Il peut seulement disparaître dans les moments de lutte commune, quand on reconnaît nos ennemis réels — les exploiteurs et leurs sous-fifres — et on se reconnaît en tant qu’exploités qui ne veulent plus l’être. Le conflit social des années soixante et soixante-dix en Italie — quand les jeunes ouvriers immigrés du sud rencontrèrent ceux du nord sur le terrain du sabotage, de la grève sauvage et de la totale déloyauté envers le patron — l’a prouvé. La disparition après les années soixante-dix des luttes révolutionnaires (du Nicaragua à l’Italie, du Portugal à l’Allemagne, de la Pologne à l’Iran) a affaibli la base d’une solidarité concrète entre les expropriés de la Terre. On pourra seulement reconquérir cette solidarité dans la révolte et non pas dans les discours impuissants des nouveaux tiersmondistes et des antiracistes démocratiques.

Donc, ou le massacre de clan et de religion, ou la guerre de classe. Et c’est seulement au fond de celle-ci que nous pouvons entrevoir un monde libre de l’Etat et de l’argent, dans lequel nous n’aurons besoin d’aucun permis pour vivre et voyager.

Une machine qu’on peut briser

Dans les années quatre-vingt, il y avait un slogan qui disait : “Aujourd’hui ce n’est pas tellement le bruit des bottes dont on doit avoir peur mais du silence des pantoufles”. Maintenant, elles sont toutes de retour. Avec un langage de guerre sainte (les forces de l’ordre, l’“armée du bien” qui protège les citoyens des immigrés, l’“armée du mal”, comme l’a affirmé récemment le président du Conseil), l’Etat organise quotidiennement des rafles d’immigrés. Leurs maisons sont dévastées, les clandestins sont ramassés dans la rue et déportés, enfermés dans les camps et expulsés dans l’indifférence la plus totale. Dans de nombreuses villes, des nouveaux centres de détention sont déjà en construction. La loi Bossi-Fini, continuation digne de Turco-Napolitano, veut limiter les permis de séjour selon la durée exacte du contrat de travail, ficher tous les immigrés, transformer la clandestinité en délit et renforcer la machine des expulsions.

Le mécanisme démocratique de la citoyenneté et des droits, bien qu’élargis, présupposera toujours l’existence d’exclus. Critiquer et essayer d’empêcher les expulsions des immigrés signifie critiquer en acte à la fois le racisme et le nationalisme ; cela signifie chercher un espace commun de révolte contre le déracinement capitaliste qui nous touche tous ; cela signifie entraver un mécanisme répressif tant important qu’odieux ; cela signifie briser le silence et l’indifférence des civilisés qui restent là à regarder ; cela signifie, enfin, discuter le concept même de loi, au nom du principe “nous sommes tous clandestins”. Bref, il s’agit d’une attaque à un des piliers de la société étatique et de classe : la compétition entre les pauvres, le remplacement, aujourd’hui de plus en plus menaçant, de la guerre sociale par la guerre ethnique ou religieuse.

Pour fonctionner, la machine des expulsions a besoin de la participation de nombreuses structures publiques et privées (de la croix rouge qui cogère les camps aux entreprises qui fournissent des services, des compagnies aériennes qui déportent les clandestins aux aéroports qui organisent les zones d’attente, en passant par les associations dites de charité qui collaborent avec la police). Toutes ces responsabilités sont bien visibles et attaquables. Des actions contre les centres de détention (comme s’est arrivé il y a quelques années en Belgique et il y a quelques mois en Australie, où les manifestations se sont terminées par la libération de quelques clandestins), à celle contre les “zones d’attente” (comme en France, contre la chaîne d’hôtel Ibis, qui fournit des chambres à la police) ou pour empêcher les vols de l’infamie (à Francfort, un sabotage des câbles à fibres optiques avait mis hors d’usage, il y a quelques années, tous les ordinateurs d’un aéroport pendant quelques jours), il y a beaucoup d’actions qu’un mouvement contre les expulsions peut réaliser.

Aujourd’hui plus que jamais, c’est dans les rues que se reconstruit la solidarité de classe. Dans la complicité contre les rafles de la police ; dans la lutte contre l’occupation militaire des quartiers ; dans le refus obstiné de toute division que les patrons voudraient nous imposer (italiens et étrangers, immigrés réguliers et clandestins) ; en ayant conscience que tout outrage subi par chaque exproprié de la Terre est un outrage à tous — c’est seulement ainsi que les exploités de mille pays pourront enfin se reconnaître.

Contact : Stranieri Ovunque, C.P. 1244, 10100 Torino
Centro di Documentazione “Porfido”, V. Tarino 12/c, 10124 Torino

[Agli Erranti, texte édité la première fois en juin 2002 par Stranieri Ovunque (Turin), traduit de l’italien et publié dans Cette Semaine #85, août/septembre 2002, pp. 5-7].

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