Sans Papiers Ni Frontières

Icon

Contre les frontières et leurs prisons

Récit d’un parloir au CRA de Vincennes, avril 2012

Une aprem à Vincennes

On arrive en début d’aprem au RER de Joinville le Pont. Aujourd’hui pas de manif’, on vient pour parler avec Karim. On l’a eu au téléphone une semaine plus tôt, en appelant sur une cabine publique du CRA 3 de Vincennes pour recueillir des témoignages de retenus. Après 5 minutes de marche, on arrive face à l’école de police. « Ca c’est l’école de police, par où on rentre dans le CRA ? » On commence à faire le tour, par le mauvais côté, revenons sur nos pas, puis finissons par demander à deux policiers en tenues qui longent le centre. L’entrée est bien à l’école de police, pourtant il n’y a aucune indication. Une guérite de contrôle, un tourniquet pour les piétons, une barrière pour les voitures. Les vitres de la guérite sont opaques, on s’approche du mauvais côté et le garde cogne à la vitre pour signaler l’endroit par lequel on est sensé s’adresser à lui. A oui, pardon, il y a en effet un petit hublot au travers duquel on peut voir sa face maussade. Il s’adresse à nous dans le micro : « _ Oui ?
_ Euh, on veut aller au centre de rétention.
_ C’est pourquoi ?
_ Pour un parloir.
_ Y’a pas de parloir ici, c’est pas une prison ! Ici c’est des entretiens. Vous venez voir qui ?
_ Karim *****
_ Il est de quelle nationalité ?
_ … Je sais pas, peu importe, il est dans le centre 3 !
_ Ah, j’ai un Karim *****
_ Ben c’est lui.
_ D’accord, attendez dans l’abri derrière vous, on va vous appeler. »

On se retourne. Effectivement il y a un petit abribus en bois de l’autre côté du chemin, dans lequel deux personnes sont déjà assises. Une femme et un homme. On s’approche. Sur le mur de l’abri, une petite pancarte rouge annonce sinistrement « Visites pour le centre de rétention ». On entame le dialogue avec les deux autres visiteurs. La femme est particulièrement loquace, il apparaît rapidement qu’elle est membre d’une association et qu’elle vient régulièrement faire des parloirs. Elle semble avoir envie de partager son expérience. « _ Surtout ne dites jamais que vous venez pour une association, il faut dire que vous venez à titre individuel. La dernière fois ils ont interdit à une personne d’Emmaüs de rentrer.
_ De toute façon on n’est pas avec une association.
_ […] Des fois on peut attendre très longtemps. C’est les nouvelles mesures, ils ne permettent plus que deux visites en même temps, pour qu’il y ait moins de bruit. En tout cas c’est ce qu’ils disent. La dernière fois on a attendu de 14h à 19h ! Une visite dure une demi-heure maximum […] Ca fait plusieurs fois que je vois des avocats qui font leurs entretiens dans la même salle que nous, sans aucune confidentialité, avec le bruit… Peut-être qu’ils ont des problèmes de salles en ce moment, mais ce n’est vraiment pas normal. […] Ne prenez pas trop de notes, les policiers n’aiment pas ça, la dernière fois ils m’ont menacée d’annuler la visite. […] » Une troisième personne arrive, un homme. Il vient voir son fils. Des élèves-flics entrent et sortent en permanence en tenue de sport, en discutant, en riant, en s’interpellant. Sympa le spot pour aller en cours…

Les personnes de la fournée précédente de visites sortent enfin, escortées par deux policiers en tenues. Un des policiers vient à nous. On a de la chance, ils vont prendre trois visites. On propose à l’homme venu pour son fils de passer avant nous. Finalement un des retenus n’est pas disponible, celui que l’homme arrivé avant nous est venu voir, il est encore avec le consul. On y va donc avec la femme de l’asso’ et le père. On n’a pas même passé le tourniquet que l’on nous demande nos pièces d’identité. Elles seront conservées jusqu’à la fin de la visite. Les deux policiers, une devant, un derrière, nous escortent jusqu’à une salle dans laquelle nous rentrons deux par deux pour être passés consciencieusement au détecteur de métaux. On vide nos poches. Par contre nos sacs ne sont pas fouillés, de toute façon on ne les aura pas avec nous pendant la visite. Puis direction la salle d’entretien. Le stress monte, comme si je n’étais pas là par ma propre volonté, comme si on m’emmenait en garde-à-vue et non en « entretien ». On aperçoit le bâtiment lugubre, les rouleaux de barbelés en haut des murs. A part ça, bien sûr, ce n’est pas une prison.

Arrivés dans la salle des visites, un policier attend assis à un bureau. Rebelote, on vide nos poches dans les petits bacs prévus à cette effet, puis on pose nos sacs sur un banc. La salle contient environ 6 tables, vaguement séparées par des cloisons plus symboliques qu’autre chose. Deux retenus sont assis aux tables les plus proches du bureau du flic. La femme et l’homme vont chacun s’asseoir en face de l’un d’entre deux. On en conclut que Karim n’est pas encore là, il faut dire qu’on ne sait pas du tout à quoi il ressemble. Le flic nous dit de prendre une table, on s’assoit et on attend. Quelques minutes après, le flic du bureau nous appelle. « _ Il ne veut pas venir, il dit qu’il n’attend personne, qu’il ne connaît personne.
_ On l’a eu au téléphone il y a une semaine, on lui a dit qu’on viendrait.
_ D’accord on va lui dire. » A nouveau quelques minutes d’attente, puis Karim finit par rentrer dans la salle et s’asseoir en face de nous. Grand, la peau claire et les yeux bleus, il est d’une origine indéfinissable ce qui lui a valu de sortir indemne de ses allers-retours en CRA. Ca, et son Français impeccable. « _ Tu te souviens de nous ? On a discuté au téléphone.
_ Oui bien sûr, mais vous m’avez fait peur, des fois ils te disent ’’viens à la visite’’ et paf ils te mettent les menottes pour t’emmener. »

La discussion commence, la vie au centre, les mutilations, les expulsions, la bouffe, les flics. Puis la vie en générale, la politique, Sarko, la Françafrique, … Il y a un brouhaha dans la salle, on peine à s’entendre car on ne veut pas parler trop fort pour ne pas être entendus par les flics, maintenant cinq dans la salle. Ceci dit, eux même sont en grande discussion et contribuent à saturer l’environnement sonore. 30 minutes s’écoulent : « Les visites sont maintenant terminées. » On se lève tous les trois, on se serre la main. Karim remarque le retenu qui était avec la femme de l’asso : « Regardez, c’est lui qui s’est coupé l’oreille, vas-y montre leur tes points de suture ! » Il nous sourit d’un air gêné. Les flics commencent à les rabattre vers la sortie, avec le troisième retenu, le fils qui doit avoir à peine 20 ans. Avant que le contact visuel soit coupé celui-ci fait signe de se taillader le bras en me regardant : « Ils font tous ça ici ! » On récupère nos affaires, puis regagnons la sortie, toujours escortés des deux flics. On récupère nos papiers juste avant de passer le tourniquet en sens inverse. Une fois sortis on discute avec le père. Son fils a voulu se faire passer pour Libyen mais il a été reconnu par le consul tunisien, sa vrai nationalité. On ne sait pas quoi lui dire pour le conseiller. On sait ce qui arrive à ceux qui n’arrivent pas à cacher leur nationalité, mais on se tait. De toute façon il a bien l’air de s’en douter aussi. Dernière discussion avec la femme de l’asso : « Vous avez pu prendre des notes ? L’équipe de police était sympa aujourd’hui. […] Une fois avec moi il y avait une jeune femme venue visiter son mari. A un moment ils ont voulu se mettre à côté l’un de l’autre plutôt que face à face, le policier s’est mis à leur hurler dessus. Et le portable de la femme s’est mis à sonner , ils ont cru qu’elle avait passé un téléphone à son mari, le policier s’est mis à crier ’’A la fouille, à la fouille !’’ C’était l’horreur. »

On finit par prendre congé après avoir discuté avec les nouveaux visiteurs. Ils sont une petite dizaine maintenant à attendre sur le bord du chemin. Certains étaient eux-même sans papiers et ont fait de la rétention auparavant…

Category: Depuis l'intérieur

Tagged: ,

Comments are closed.

LIBERTÉ POUR ABDUL RAHMAN HAROUN LE MARCHEUR SOUS LA MANCHE :
LA SOLIDARITÉ SIGNIFIE LUTTER CONTRE LES FRONTIÈRES :
SITUATION ET LUTTES À CALAIS :